25.2.08

Page Débats du Figaro du 22 février 2008

Le quotidien Le Figaro a consacré toute sa page "débats" du 22 février 2008 à la question de l'indépendance du Kosovo avec des textes de Peter Handke, Jean-Pierre Chevènement et Serge Métais. Je ne m'attarderai pas ici sur la contribution de Peter Handke qui aura jusqu'au bout soutenu la politique de Slobodan Milosevic.

Jean-Pierre Chevènement, quant à lui, s'est largement laissé influencer par le discours nationaliste serbe, lorsqu'il écrit : "Que la démographie ait changé, assurément. Belgrade elle-même favorisa cette évolution en accueillant généreusement dans sa province du Kosovo les Albanais qui fuyaient la dictature d'Enver Hodja."

En effet, il laisse entendre que la population albanaise serait devenue plus nombreuse grâce à la générosité des autorités yougoslaves qui auraient accueilli en nombre des Albanais fuyant l'Albanie d'Enver Hodja. Or, la réalité historique est tout autre. Lorsque la Serbie récupère le Kosovo en 1912, la population albanaise y est déjà majoritaire. C'est d'ailleurs pour cette raison que les autorités yougoslaves élaboreront un plan de colonisation du Kosovo pendant l'entre-deux-guerres dans le but d'y installer des paysans serbes et monténégrins (13 000 familles environ, soit 59 294 personnes en 1939). De la même façon, le gouvernement yougoslave conclura en 1938 un accord avec la Turquie dans le but de déplacer 200 000 musulmans albanais vers la Turquie. Cet accord paraphé par les deux gouvernements ne connaîtra pas d'application étant donné d'une part, les problèmes pratiques posés par le déplacement de dizaines de milliers de personnes (transport notamment) et d'autre part, l'éclatement de la Deuxième Guerre mondiale.

En 1948, les Serbes ne constituent que 23,6% de la population. Mais revenons à la question des réfugiés albanais d'Albanie.

Au cours de la seconde moitié des années 1980 s'est répandu le bruit, en Serbie, que des dizaines de milliers d'Albanais d'Albanie s'étaient installés au Kosovo pendant la Deuxième Guerre mondiale. Certains historiens ont avancé le chiffre de 80 000 à 100 000 Albanais (Dusan Batakovic par exemple) sans jamais apporter d'éléments convaincants pour étayer leurs affirmations. Vojislav Seselj, le chef du Mouvement tchetnik serbe (SCP) et plus tard du Parti radical serbe (SRS) a avancé, lui, le chiffre extravagant de 360 000 Albanais installés au Kosovo entre 1941 et 1945.

Ces chiffres sont exagérés et ne correspondent pas à la réalité. En effet, si on prend en considération les données démographiques de l'année 1939, ainsi que le nombre de victimes et de personnes expulsées du Kosovo pendant la guerre, on serait arrivé à un nombre encore bien supérieur d'Albanais en 1948.

Où est la vérité? Les autorités fédérales yougoslaves ont publié des chiffres sur le nombre d'Albanais d'Albanie installés en Yougoslavie entre 1941 et 1988 (voir le quotidien Politika, 29.12.1988, p. 10). Elles ont ainsi constitué une liste de 11 242 personnes. De 1948 à 1988, on comptabilise 7 137 réfugiés albanais d'Albanie. La plupart d'entre eux sont arrivés entre 1952 à 1956.

Les autorités yougoslaves ont estimé, par ailleurs, que 4 000 Albanais du Kosovo partis en Albanie avant 1941 seraient revenus vivre au Kosovo après 1941 sans être comptabilisés officiellement.

Par conséquent, le nombre d'Albanais d'Albanie installés en Yougoslavie entre 1941 et 1988 était estimé à 15 000. Cet apport démographique n'est donc pas si important que cela. Que Jean-Pierre Chevènement ait utilisé cet argument est symptomatique de ses alliances douteuses avec les nationalistes serbes.

Serge Métais, quant à lui, reprend la vulgate nationaliste albanaise lorsqu'il met l'accent sur l'invasion des Slaves dans les Balkans pour prétendre que finalement les Albanais ont précédé les Serbes au Kosovo. Les Serbes n'auraient pris le contrôle du Kosovo qu'au XIIIe siècle. L'Etat médiéval serbe, connu sous le nom de Rascie, s'étend au Kosovo (Prizren) et au nord de la Macédoine (Skopje) entre 1180 et 1190 sous le souverain Stefan Nemanja qui intégre à son Etat également la Zeta (Monténégro actuel) et la principauté de Hum dans l'arrière-pays de Dubrovnik. Nous sommes donc là à la fin du XIIe siècle et non au XIIIe siècle. De surcroît, le fait que l'Etat de Rascie ne s'étendait pas avant jusqu'au Kosovo ne signifie pas que cette région n'était pas peuplé de Slaves.

1 commentaire:

Kae a dit…

http://pasta.cantbedone.org/pages/3SGZh9.htm
"En l'absence de tout document qui prouverait l'anéantissement, ou l'émigration des populations illyriennes locales lors des invasions slaves, il est donc naturel de penser que, pendant tout le Haut Moyen Age, le Kosovo, comme l'Albanie elle-même, a gardé constamment une population, essentiellement illyrienne, c'est-à-dire albanaise. Certes, on assista à un phénomène de slavisation, dont la toponymie est le meilleur témoin, mais on sait que la toponymie est un argument de peu de valeur pour déterminer l'ethnie d'une population : songeons au très grand nombre de toponymes slaves que l'on trouve en Albanie même, où nul ne songerait à soutenir que la population ait jamais été majoritairement slave. Au reste, un tel argument ne servirait guère les tenants de la "thèse serbe" puisque la majorité des toponymes slaves du Kosovo comme de l'Albanie semblent bien être plutôt bulgares que serbes, ce qui est fort naturel puisque les Bulgares ont occupé la région dès le IXe siècle et surtout à la fin du Xe, à l'apogée du dernier empire bulgare dont la capitale était Ohrid [9]. A cette époque, les Serbes sont encore loin du Kosovo : en effet, aux IXe-Xe siècles, leurs premières formations cohérentes sont la Rascie, dans la vallée de l'Ibar, à l'ouest de la Morava, et la Zéta, qui correspond en gros à l'actuel Monténégro ; ce n'est qu'au moment où le prince Stjepan accède au titre royal, en 1217, que l'Etat serbe se dilate et englobe la région de Peja (Peć) [à l'époque Ipek], l'essentiel du Kosovo restant pourtant encore en dehors de ses limites. N'insistons donc pas : toute argumentation de type "historique" ne peut que se retourner contre la thèse "serbe" puisque l'Histoire nous apprend que les Serbes sont, à l'égard du Kosovo, des envahisseurs très tard venus.

La domination serbe a-t-elle fait disparaître la vieille population illyro-albanaise? En fait, ce sont les textes serbes eux-mêmes qui nous prouvent le contraire : en 1348, une donation faite par le grand tsar Stepan IX Dušan au monastère des Saints Michel et Gabriel de Prizren nous prouve qu'il existait, probablement dans les environs de cette ville, au moins 9 villages qualifiés d'albanais (arbanaš) [10]. L'an suivant, le célèbre code promulgué par ce même souverain nous prouve qu'il existait, dans nombre de villages de son domaine, aux côtés des populations slaves, des éléments valaques et albanais dont le dynamisme devait être considérable, puisque le tsar s'efforce de limiter leur installation sur les terroirs [11]. Précisons que si les Valaques et les Albanais sont désormais considérés comme des nomades, ce n'est certes pas parce qu'ils sont des "pasteurs originels", mais simplement parce qu'ils ont été réduits à cette situation par la pression économique et politique du peuple dominant ; déjà en 1328, il en allait de même dans les régions de Diabolis, Kolônée et Ohrid où Jean Cantacuzène narre la rencontre de l'empereur byzantin Andronic III avec les "Albanais nomades" de la Macédoine centrale [12].


[9] A. M. Selichev, Slaviansko naselenie v Albanii, Sofia 1931, à étudier avec précautions, vu l'ardeur de ses
préjugés bulgarophiles.

[10] S. Novaković, Zakonski spomenici srpskih država srednjega veka ("Recueils juridiques des États serbes au
Moyen-Âge"), Belgrade 1912, pp. 628-701.

[11] Cf. en particulier les ch. 77 et 82 du Code de Dušan (N. Radojčić, Zakonik Cara Stefana Dušana, Belgrade
1960, pp. 57-58).

[12] J. Kantakuzen, Histoire, Ed. de Bonn, 1, p. 55, t. 1, p. 279.